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Décarboner l’officine

En dehors d’un dernier carré de complotistes déguisés en sceptiques, plus personne ne conteste l’urgence de réduire le réchauffement de la planète. Au sein du secteur de la santé et plus particulièrement de la pharmacie d’officine, il est possible d’agir. Certains ont déjà commencé.

Par Benoît Thelliez

© adobestock_olivier le moal

« Il faut décarboner de toute urgence et de manière très radicale nos sociétés et nos économies. » En réagissant de la sorte dans les colonnes du Monde au rapport d’août 2021 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le directeur de l’Institut de recherche sur les effets du changement climatique de Potsdam (Allemagne), Johan Rockström, n’a fait que reprendre l’injonction pressante martelée depuis un moment par la quasi-totalité des spécialistes de la question. Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’en dégradant la santé environnementale par ses activités, l’humanité met également en péril la santé des individus qui la constituent, en n’évitant pas un paradoxe de taille : le secteur sanitaire est un énorme consommateur de carbone et particulièrement la filière du médicament (voir encadré n° 1 ci-dessous).

Accompagnement

Une fois que le constat, aussi alarmant soit-il, est posé, reste à savoir comment agir au sein de son activité professionnelle pour tenter d’inverser cette fuite en avant mortifère. Une problématique dont s’est notamment emparée depuis deux ans Pharma Système Qualité (PHSQ), l’association qui accompagne les plus de 2 700 officines engagées dans la démarche qualité ISO 9001-QMS Pharma, et dont le dernier congrès annuel était justement consacré à la décarbonation de la santé et plus particulièrement aux voies d’accès « vers une pharmacie écoresponsable ».

« Intégrer la santé
environnementale n’est
pas si évident pour
un professionnel qui n’y
a jamais été formé. »
Docteur Alice Baras, fondatrice d’Ecops

Conscient des enjeux, l'organisme présidé par Laëtitia Hénin Hible a d'ailleurs mis en place un groupe de réflexion baptisé Ecor et publié deux guides bienvenus sur la question car, comme l’explique le docteur Alice Baras, « intégrer la santé environnementale, qui n’est pas la santé de l’environnement mais bien, selon la définition de l’OMS, le fait de considérer l’environnement comme un déterminant majeur de notre santé, n’est pas si évident pour un professionnel qui n’y a jamais été formé ». Prenant conscience de l’impact que sa pratique pouvait avoir sur les écosystèmes, cette chirurgienne-dentiste a créé Ecops Conseil (pour Écologie Prévention Santé), une société dévolue à la formation continue, le conseil et l’accompagnement des professionnels de santé « sur le sujet de la promotion de la santé environnementale et l’intégration de la démarche écoresponsable au cœur de leur activité ». De son côté, l’agence de coaching en responsabilité sociétale des entreprises (RSE) Primum non nocere accompagne les acteurs du secteur sanitaire vers l’obtention du label Très haute qualité sanitaire, sociale et environnementale (THQSE) dont le contenu conjugue « prévention des risques, réduction des impacts sur la santé et la biodiversité, maîtrise des coûts et création d’emplois locaux non délocalisables ».

Prérequis et contexte

Si la prise de conscience est nécessaire, elle n’est que le préalable au déploiement d’un plan d’action qui s’avère compliqué à mettre en œuvre sans une boîte à outils et une feuille de route définie en amont, comme l’explique Nolwenn Lemaire, pharmacienne adjointe à Acigné (Ille-et-Vilaine) : « Nous avons commencé par essayer de nous améliorer par nous-mêmes avant de rejoindre la démarche déjà formalisée de PHSQ. » Quoi qu’il en soit, prévient Alice Baras, « il faut s’assurer que l’on n’est pas le seul dans l’équipe officinale à souhaiter s’investir, sous peine de courir le risque de la démotivation ». Un avis partagé par Nolwenn Lemaire, qui précise cependant qu’il est normal et pas forcément inquiétant que « tout le monde ne s’implique pas de la même façon et au même rythme ». De manière générale, il est primordial de prendre en compte le contexte de son officine pour adapter le référentiel à suivre au plus près des réalités de son terrain d’exercice, car « il n’est pas possible d’imaginer une feuille de route qui soit identique pour toutes les pharmacies », expose Alice Baras.

Porte d’entrée

Par où commencer ? Par « un état des lieux de ce qui est déjà mis en place et de tout ce qui pourrait être amélioré », conseille la pharmacienne adjointe d’Acigné. L’occasion de constater parfois que des routines étaient déjà enclenchées sans qu’elles aient été forcément verbalisées : recyclage systématique du papier, choix de gammes OTC engagées dans une démarche écoresponsable, gestion parcimonieuse de l’énergie… Ce dernier point est d’ailleurs la porte d’entrée vers une dynamique de décarbonisation de son officine, comme l’explique Antoine Prioux, titulaire à Bugeat (Corrèze) et militant très investi dans l’approche dite de « sobriété », notamment développée au sein du Shift Project (voir encadré n° 2 ci-dessous) : « La première chose à faire est de limiter ses émissions directes, soit tout ce qui est lié à l’énergie et qui relève des Scope 1 et 2 dans le cadre du bilan carbone. Cela concerne par exemple l’énergie fossile consommée dans la chaudière de mon officine ou l’essence utilisée pour effectuer des livraisons. Dans un cadre plus large, on tendra à utiliser le moins possible l’électricité en éteignant par exemple les appareils électroniques la nuit ou en limitant l’éclairage dans l’espace de vente », détaille celui qui est à l’origine du projet P4pillon, une association de recherche et de développement en soins de premiers recours ayant pour objectif de « devenir une société coopérative d’intérêt collectif qui gère un commun numérique (des données de santé de vie réelle) pour pouvoir développer la santé communautaire et, in fine, mesurer nos impacts, tant sur notre capacité à produire du soin et de la santé de qualité, que sur notre faculté à limiter l’impact carbone de nos actions ». Parfois, les circonstances accélèrent le processus, comme l'explique Nolwenn Lemaire en évoquant la phase aiguë de la pandémie de Covid et le choix de laisser la porte de l'officine ouverte « pour aérer et donc ne pas allumer le chauffage, quitte à mettre un pull supplémentaire ». Une dynamique qui a porté ses fruits puisque l’équipe a désormais décidé de n’utiliser la climatisation qu’en cas de fortes chaleurs et plus systématiquement à l’arrivée des beaux jours.

Aller plus loin

Les premiers leviers d’action relèvent donc de réflexes à acquérir qui ne modifient au final que très peu le fonctionnement quotidien de l’officine. En revanche, il est plus difficile d’approfondir la démarche car il s’agit d’influer sur des comportements ancrés dans les habitudes professionnelles. Réfléchir à des modes de déplacement des membres de l’équipe les moins gourmands en carbone (transports en commun, vélo…), à chaque fois que cela est possible, est une chose, penser à limiter ceux de ses patients et de ses fournisseurs en est une autre. Dans l’officine dans laquelle exerce Nolwenn Lemaire, une préparatrice a ainsi « la responsabilité de suivre le cours des traitements des patients et de commander en avance leurs médicaments en anticipant la date à laquelle ils vont venir pour les renouveler », leur évitant de cette façon des trajets inutiles. Concernant les livraisons de l’officine, Antoine Prioux estime que « la formule la plus intéressante est d’avoir un répartiteur qui est capable de fournir tout ou une très large partie de l’ensemble de nos besoins et, idéalement, d’avoir une gestion de stock permettant de limiter le nombre de livraisons ». Le pharmacien corrézien pense d’ailleurs que « passer à une livraison par jour est un objectif tout à fait atteignable pour toutes les officines de France », tout en espérant parvenir à « une seule livraison par semaine grâce à la gestion prédictive des parcours de soins qu’embarque le LGO que nous avons développé en interne ».

« La refondation
du couple médecin/
pharmacien est
le meilleur moyen d’agir
sur les problématiques
d’écoresponsabilité. »
Antoine Prioux, titulaire à Bugeat (Corrèze)

Il alerte par ailleurs sur la tendance actuelle à la numérisation à outrance qui « augmente le bilan carbone des outils installés, sans parler de la consommation d’eau ou de minerais » et va plus loin en pensant qu’il serait « louable d’être rémunérés pour vendre le moins de médicaments possible en faisant de la prévention, en stabilisant les pathologies à la dose médicale minimum, voire en étant acteurs de la déprescription. Éviter des hospitalisations en renforçant la qualité de prise en charge et en surveillant mieux la iatrogénie médicamenteuse ouvrira un énorme gisement d’économie en carbone. » Pour y parvenir, il est persuadé que tout cela passera inévitablement par « la refondation du couple médecin/pharmacien qui est le meilleur moyen d’agir sur les problématiques d’écoresponsabilité ». Un contexte qui n’est certes pas encore celui qui prévaut actuellement mais qui semble se dessiner nettement à la lumière du nouveau mécanisme mis en place par l’ANSM (lire notre interview de Christelle Ratignier-Carbonneil « Être au plus près des réalités du terrain ») avec le binôme médecin/pharmacien, et des évolutions profondes que connaît la profession officinale inscrites noir sur blanc dans la nouvelle convention, notamment sur les volets finalement communicants de la prévention et de l’écologie (lire encadré n° 2 ci-dessous).

D’autres effets secondaires

Selon le récent rapport du Shift Project intitulé « Décarboner la santé pour soigner durablement », les médicaments et dispositifs médicaux sont à l’origine de 54 % des 48 millions de tonnes de CO2 imputables au secteur de la santé en France. Le think tank, dont l’objectif est de libérer l’économie de la contrainte carbone en analysant les bilans de chaque secteur, précise que la vente de médicaments en officine représente quant à elle 11,5 millions de tonnes d’équivalent CO2. Des données claires qui font dire à Clara Mourgues, vice-présidente en charge de la commission Transition écologique & Santé environnementale à l’Association nationale des étudiants en pharmacie de France (Anepf), qu’il est temps de « débuter un travail en profondeur pour éclairer la route à suivre afin de rendre la pharmacie plus écoresponsable »

Une convention plus verte

Limiter l’impact environnemental de l’activité des pharmaciens d’officine constitue désormais une priorité pour les partenaires conventionnels. Le texte, ratifié le 9 mars 2022, comporte en effet un volet relatif à « l’engagement du pharmacien pour une pratique professionnelle compatible avec les enjeux du développement durable ». Il enjoint le titulaire à mettre en place un programme impliquant, le cas échéant, l’ensemble de son équipe et intégrant notamment une plus grande maîtrise des dépenses énergétiques, une politique d’achat responsable ou encore la diminution des transports en optimisant les commandes de produits. La convention insiste également sur la délivrance de la juste quantité de médicaments et sur la sensibilisation des patients au recyclage de ces produits.

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