N°1368
Mars 2025

« Il y a eu un laxisme incroyable »

Mathieu Molimard - pneumologue et professeur de pharmacologie médicale au CHU de Bordeaux

Engagé de la première heure contre la désinformation scientifique et le dévoiement de l’éthique médicale, le pharmacologue et pneumologue milite pour un renforcement des connaissances des professionnels de santé et de la population générale concernant le médicament.

Le-Pharmacien-de-France
DR
par Benoît Thelliez
Le 07 février 2025
BIOEXPRESS

Pharmacologue clinicien
et pneumologue, le professeur
Mathieu Molimard a été
l’un des premiers à s’alarmer
des appels à utiliser
l’hydroxychloroquine dans
la Covid-19. Le lanceur
d’alerte n’hésite pas à prendre
publiquement la parole dans
les médias pour s’attaquer
à la désinformation médicale.

  •  Mai 2023 : publie
    une tribune dans
    Le Monde avec
    seize organisations
    médicales pour
    dénoncer le « plus
    grand essai thérapeutique
    sauvage connu »

    mené par Didier Raoult.
  •  Depuis 2020 : coordinateur
    de la plateforme
    Pharmacovid relayée par
    le ministère de la Santé.
  •  Depuis 2018 : président
    honoraire du Collège
    national de pharmacologie
    médicale.
  •  Depuis 2014 : chef
    du service de pharmacologie
    médicale du CHU
    de Bordeaux.
  •  2003-2008 : membre
    titulaire de la commission
    de la transparence (HAS).
  •  Depuis 2000 : PU-PH
    de pharmacologie médicale.
  •  1999-2012 : expert
    auprès de l’Agence européenne
    des médicaments (EMA).

À quoi est dû le phénomène massif de désinformation scientifique observé durant la crise sanitaire ?

La désinformation a toujours existé. Mais, dans certaines situations, elle peut être majorée par des facteurs favorisants, comme c’est le cas en période de crise où les gens sont en quête de solutions pour leur propre survie. La panique réelle autour de la Covid-19, cette maladie nouvelle qu’on ne connaissait pas, a été manipulée et amplifiée par des personnes aux motivations multiples qui peuvent être financières, politiques, etc. Il y a eu une volonté de critiquer ce qui était en action, de déstabiliser jusqu’aux institutions : tous les médecins étaient achetés et corrompus de même que les enseignants. Il s’est agi d’une attaque profonde de notre système et de notre démocratie. Pour des raisons variées, certains en ont donc profité pour recueillir des dons, vendre des livres ou n’importe quoi d’autre. Ce sont les fameux profiteurs de crise que l’on connaît depuis longtemps. Ce moment a été un révélateur de plusieurs problèmes, notamment celui de l’existence d’un terreau très favorable en France à la désinformation en santé lié au manque d’éducation de la population sur le médicament. Pour beaucoup trop de gens, un médicament ne peut faire que du bien, ce qui ouvre la porte à tous les charlatans qui ont une solution miracle soi-disant sans risque. Il faut savoir qu’un traitement présente toujours un rapport bénéfices/risques inacceptable tant que son efficacité n’a pas été clairement démontrée. Le complotisme est sans aucun doute favorisé par les réseaux sociaux et les référents que représentaient avant le médecin et le pharmacien sont devenus moins audibles. D’autant que même des professeurs de médecine promeuvent désormais de la désinformation parce que leurs croyances ont évolué dans ce sens ou pour répondre à des intérêts personnels. Le fait est qu’ils ont quitté le domaine de la science.

Comment avez-vous concrètement réagi ?

Conscients de l’enjeu, nous avons mis en place un groupe de travail, avec mes collègues Jean-Luc Cracowski et Vincent Richard, et commencé à réaliser, dès le début du confinement, nos premières FAQ « Médicaments et Covid-19 » sur le site de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT). Nous avons ainsi élaboré 179 questions qui ont comptabilisé 5 millions de vues. Dans le sillage de cette dynamique, nous avons poursuivi ce travail contre la désinformation et les fake news. Un comité éditorial se réunit désormais toutes les semaines pour rappeler les faits et connaissances scientifiques concernant un thème au sujet duquel circulent de fausses informations. Je pense que les sociétés savantes ont une responsabilité sociétale à s’emparer de ce sujet. Nous militons activement pour la mise en place d’une plateforme réactive d’informations transparentes et validées sur le médicament à laquelle pourront se référer les médecins, les pharmaciens et la population générale.

Les relais officiels de l’information ont-ils leur part de responsabilité ?

On a parlé d’éducation scientifique de la population, mais il faut aussi parler de celle des journalistes. La désinformation a également été favorisée par le fait que beaucoup d’entre eux ne savent pas ce qu’est un expert. Porter une blouse blanche, être docteur ou professeur ne fait pas de vous quelqu’un de compétent dans le champ complet de la médecine. Je suis pneumologue et pharmacologue et donc compétent dans ces domaines, mais je ne vais pas m’exprimer sur l’épidémiologie de la Covid-19 par exemple. Un professeur en médecine est comme un artisan. Vous n’allez pas demander à un plombier de faire du pain. De la même façon, vous ne pouvez pas demander à un professeur de microbiologie de réaliser des essais cliniques. Il faut absolument rester dans son champ d’expertise sinon on risque de dire des bêtises et de décrédibiliser l’ensemble du message. L’expertise met des années à se constituer, mais sa crédibilité peut se défaire en l’espace de quelques heures.

Ce déficit de connaissances n’est-il pas également la résultante d’une culture peu encline à l’échange d’informations de la part du corps médical ?

Nous étions certes dans une situation un peu paternaliste avant que l’on considère qu’il fallait tout dire aux patients. Le problème, encore une fois, est que ces derniers n’ont bien souvent pas l’éducation nécessaire pour se confronter à une avalanche d’informations scientifiques comme celle qui a eu lieu pendant la crise sanitaire. Cela a notamment généré énormément de confusion. Par exemple, peu comprennent ce que l’on entend par effet indésirable grave au sens de la pharmacovigilance. Sans compter que la transparence est exploitée à des fins de décrédibilisation et que l’on vous qualifie de vendu à l’industrie pharmaceutique en raison de votre participation à un essai clinique, même si vous n’avez reçu aucune rémunération ni avantage personnel.

Vos prises de position vous ont valu de nombreux déboires. Qu’en est-il exactement  ?

J’ai été victime d’insultes, de toutes sortes d’intimidations et même de menaces de mort liées à mes prises de position concernant les essais de l’IHU sur l’hydroxychloroquine. Un blog m’a harcelé, comme d’autres collègues, avec des pressions intenses et des mises en demeure d’avocats auprès du ministre de la Santé et de mon université pour demander que je sois sanctionné, interdit d’enseigner, etc.

« J’ai été victime
de toutes sortes
d’intimidations. »

Mon président m’a d’ailleurs accordé la protection fonctionnelle qui va me permettre de porter plainte bien que ce ne soit pas du tout mon mode de fonctionnement. Dans ces moments, il a été important pour moi de recevoir le soutien de ma famille, de mon université et de mon hôpital. En revanche, rien du côté des ministères de la Santé et de l’Enseignement supérieur, ni de celui de l’Ordre des médecins. De manière générale, il y a eu un laxisme incroyable et un manque de courage politique évident de la part des autorités de santé alors que l’on parle quand même d’essais illégaux. C’est désespérant.

Des sanctions sont-elles nécessaires ?

II ne peut pas y avoir de régulation sans sanction. On ne peut pas dire et faire n’importe quoi quand on est professionnel de santé. Les essais cliniques illégaux, selon la loi Jardé, ce sont 15 000 euros d’amende par essai et un an de prison. Il ne s’agit donc pas uniquement de sanctions ordinales.

Êtes-vous favorable à une obligation vaccinale pour les professionnels de santé ?

La vaccination des personnels de santé a trois objectifs : protéger les patients, les professionnels et le système de santé en évitant que les services se vident. Fallait-il une obligation de vaccination contre la Covid-19 ? Oui, parce que nous étions face à une crise majeure avec de nombreux personnels de santé infectés et des décès en leur sein. D’autant qu’il a été montré que la vaccination ne supprimait certes pas la transmission mais la diminuait. Quant à la réintégration des personnels exclus pour refus de vaccination, j’avoue que ça me pose un problème car je pense qu’ils n’ont pas compris l’essence de leur métier, même s’il faut toujours essayer de faire de la pédagogie.

« Le pharmacien
d’officine joue un rôle
dans la détection
de la désinformation. »

Un confrère urologue m’a ainsi demandé de  m’entretenir avec une infirmière de bloc, très professionnelle, qui refusait de se faire vacciner et qui allait donc se faire exclure. Nous avons discuté une heure et je lui ai notamment expliqué que le virus lui-même injecte de l’ARN, ce qu’elle ne savait pas et qui corrobore ce problème de manque criant de connaissances. Elle a fini par se faire vacciner. Concernant la grippe maintenant, il est vrai qu’il est inadmissible de se retrouver avec des niveaux de vaccination de 25 % dans des hôpitaux. Encore plus dans les Ehpad où résident des personnes très fragiles et où il faut tendre vers le 100 %. Quant aux moyens pour y parvenir, dont peut faire partie l’obligation vaccinale, c’est aux politiques qu’il revient d’en décider.

Que peut faire le pharmacien dans ce contexte ?

L’un des rôles de l’officinal est de contribuer, à son niveau, à l’éducation de la population, notamment parce que les patients ont confiance en lui. Mais cela nécessite qu’il ait accès à des données actualisées sur une plateforme réactive que j’appelle de mes vœux depuis dix ans. Par ailleurs, il joue un rôle dans la détection de la désinformation qui circule et peut la signaler à son centre de pharmacovigilance. Nous sommes très avides de ces remontées afin de pouvoir réagir en amont. Dans ce combat, le pharmacien est un maillon essentiel car il est en première ligne.

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