En quoi consistent les missions du RFCRPV ?
Elles sont essentiellement basées sur le recueil des déclarations d’effets indésirables des médicaments venant des professionnels de santé, des patients ou des associations de patients et, depuis 2019, des erreurs médicamenteuses liées à la délivrance, la prescription ou l’administration. Chaque déclaration fait l’objet d’une analyse reposant sur des dossiers cliniques construits. Cela veut dire que déclarer une hépatite en lien avec la prise d’amoxicilline plus acide clavulanique ne suffit pas. Nous avons besoin de connaître les facteurs de risque du patient, l’ensemble de ses traitements, de savoir si un bilan hépatique avant les circonstances de la découverte existe, si les sérologies virales et l’échographie ont été faites, etc. Ce n’est qu’en possession de tous ces éléments que nous pouvons confirmer, ou pas, à la fois le type d’effet et le médicament en cause. Une étude que nous avons faite montre d’ailleurs que nous devons corriger 20 % des déclarations car le médicament incriminé au départ n’est finalement pas celui qui a entraîné l’effet indésirable. Nous ciblons spécifiquement toutes les déclarations qui vont nécessiter la remontée d’un signal à l’ANSM, c’est-à-dire les effets graves ou nouveaux ou évitables, en lien avec de nouvelles modalités d’utilisation ou encore des ruptures de stock. Tous les cas saisis dans la base pour l’ANSM sont mis en commun au niveau français, au niveau européen et dans une base mondiale de l’OMS. Nous remontons également, par des circuits plus spécifiques, les cas qui nécessitent une action de santé publique, par exemple pour un médicament mis sur le marché depuis peu et ayant engendré un effet grave qui n’apparaît pas dans le RCP. Une autre grosse partie de notre travail consiste en l’aide au diagnostic et la gestion de la pathologie médicamenteuse. Au CRPV de Tours, nous recevons environ 15 questions par jour de médecins hospitaliers ou libéraux qui veulent s’assurer que tel effet indésirable rencontré par un de leurs patients est bien d’origine médicamenteuse et, si oui, quelle est la molécule possiblement en cause. Ces dossiers, que nous suivons de près, constituent la majorité des signaux que nous remontons à l’ANSM, contrairement aux déclarations directes qui, en général, concernent des effets déjà bien connus. Certains centres comme Tours ont une activité spécifique dévolue à la prise de médicaments pendant la grossesse et l’allaitement. Nous avons également des missions d’expertise auprès de notre établissement hospitalier, auprès des ARS concernant des effets complexes pour lesquels il y a un médicament en cause, et auprès de l’ANSM pour réaliser toutes les enquêtes de pharmacologie. Nous prodiguons enfin des formations à la demande ou systématiques et faisons de la recherche, en général sur la thématique des effets indésirables.
Au cours de ces cinquante années, qu’est-ce qui a changé dans la pharmacovigilance ?
Il y a eu plusieurs étapes de suractivité des centres durant des crises sanitaires comme celle du Levothyrox ou encore de la Covid-19. Pour cette dernière, notre exposition et donc notre visibilité ont augmenté puisque c’est la France qui a remonté le plus de signaux sur les vaccins grâce à notre système de surveillance, le plus efficace d’Europe. Et puis la réglementation a évolué en donnant la possibilité aux patients de déclarer.
« Les médecins comme
les pharmaciens pensent, à tort,
que nous sommes une
structure administrative
d’enregistrement. »
Pour nous, c’est un peu plus compliqué à gérer car il s’agit souvent de plaintes plutôt que de réels diagnostics. Le profil des médicaments a également changé avec l’arrivée notable des immunothérapies et des thérapies ciblées pourvoyeuses de nouveaux effets indésirables. Les AMM précoces et les autorisations d’accès compassionnel sans recul pharmacologique pour des médicaments destinés à très peu de patients nous donnent par ailleurs beaucoup de travail, de même que l’augmentation des ruptures de stock qui entraînent des problèmes liés à la substitution.
Combien traitez-vous de signalements par an ?
En 2025, nous en avons eu 59 000, dont 34 000 graves, c’est-à-dire qui mettent la vie en danger, peuvent engendrer des séquelles, conduire à l’hôpital ou prolonger l’hospitalisation. Sur l’ensemble de ces signalements, nous en avons transmis 800 à l’ANSM pour qu’elle prenne des mesures ou pour l’avertir qu’il allait peut-être se passer quelque chose. Par rapport à 2013, c’est une augmentation de 25 % qui est certainement liée au fait que les gens nous connaissent davantage depuis la vaccination anti-Covid. Il faut également prendre en considération le fait que les industriels étaient à l’origine de la moitié des signalements en 2013, contre seulement un tiers aujourd’hui. Au moment des vaccins contre la Covid-19, nous avons bien remarqué qu’ils se sont complètement déchargés de la surveillance auprès des structures nationales. Dans ce contexte, nous manquons de personnel car nos moyens humains n’ont pas augmenté aussi vite que notre activité. Nous rencontrons enfin un problème d’attractivité. Les médecins comme les pharmaciens pensent, à tort, que nous sommes une structure administrative d’enregistrement alors que nous avons une activité très clinique, d’investigation, de recherche, de publication…
Que change pour vous l’arrivée sur le marché de nouvelles classes thérapeutiques innovantes ?
Cela n’augmente pas forcément le volume des signalements parce qu’il y a d’autres médicaments qui disparaissent. Cela nous force surtout à une formation continue et perpétuelle. C’est très intéressant, mais compliqué à mettre en œuvre, parce qu’il nous faut comprendre les mécanismes de ces nouvelles molécules, nous familiariser avec leur profil de sécurité et travailler avec des cliniciens.
Continuez-vous à scruter les médicaments anciens aux effets indésirables déjà bien documentés ?
Oui, car il y a de plus en plus de repositionnements et parce que certains effets indésirables sont spécifiques à l’indication, ce que peu de gens savent. Par ailleurs, plus l’effet est rare, plus on met de temps à l’isoler : lorsque peu de patients sont traités, un nouvel effet indésirable peut se révéler au bout de 20 ans. De manière générale, nous continuons à suivre tous les médicaments, parce qu’il y a notamment des effets évitables quand la prescription est faite pour un patient à risque. Notre travail consiste aussi à inciter l’ANSM à ne pas cesser de sensibiliser les prescripteurs, comme avec les fluoroquinolones pour lesquelles on s’aperçoit que, dans une proportion assez élevée de cas, l’indication n’est pas conforme aux recommandations.
Quelles sont les classes thérapeutiques qui sont, selon vos données, les moins bien prescrites ?
Est-ce que bien prescrire c’est respecter le RCP ou les recommandations des sociétés savantes comme celles de la Société de pathologie infectieuse de langue française (Spilf), qui sont plus restrictives que les RCP ? Dans l’indication première des fluoroquinolones, il y a, par exemple, la sinusite mais, pour la Spilf, ce n’en est pas une. Vous pouvez donc suivre les RCP, mais pas les recommandations et, pour les quinolones notamment, c’est un problème majeur.
« Si l’on comprend
les mécanismes d’action,
on identifie mieux
les facteurs de risque. »
Un antibiotique peut avoir démontré son efficacité sur un type d’infection, mais ne pas présenter le meilleur rapport bénéfices/risques. Les prescriptions d’antibiotiques sont d’ailleurs les plus déviantes des recommandations, dans un sens comme dans l’autre. Il faudrait peut-être forcer les RCP à s’aligner avec les recommandations. Les AMM étant européennes et les recommandations issues de sociétés étatiques, cela reste cependant compliqué à réaliser.
Est-ce que vous pensez que les pharmaciens ont toutes les cartes en main pour intervenir sur une prescription ?
Le problème du pharmacien est qu’il a l’ordonnance mais pas les données médicales, ni l’indication. Parfois, il y a un monde entre ce qu’annonce le patient et ce que le médecin avait en tête au moment de la prescription. Ce n’est alors clairement pas facile pour le pharmacien de s’y retrouver. Je pense aussi qu’il y a des médecins qui ne collaborent pas bien et des officinaux qui sont un peu rigides. Mais quand nous voyons qu’il y a des risques pour le patient et que le pharmacien n’arrive pas à s’en sortir, nous servons d’intermédiaire et nous intervenons.
Comment s’expliquent, selon vous, les problématiques de prescriptions inadaptées ?
Les médecins prescrivent je ne sais combien de médicaments tous les jours mais ne suivent que 20 heures de pharmacologie durant leurs études. De notre côté, nous essayons de développer des axes de prévention de la iatrogénie médicamenteuse évitable liée à la prescription. L’idée est de former les prescripteurs à raisonner et à apprendre à faire le tri en fonction des sources, à savoir où trouver l’information pertinente et validée. Et puis raisonner sur les médicaments, ce n’est pas raisonner en thérapeutique : on ne met pas un médicament face à un symptôme. Si l’on comprend les mécanismes d’action, on identifie mieux les facteurs de risque chez les patients.
Qu’attendez-vous des pharmaciens d’officine ?
À l’occasion de sa visite à la pharmacie, il arrive qu’un patient dise par exemple : « Depuis que je prends tel médicament, j’ai la diarrhée. » Si le pharmacien remplit une fiche en nous signalant cette correspondance, cela ne nous sert pas car, je le redis, nous ne prenons pas en compte les symptômes. La première chose à faire est donc de renvoyer le patient consulter son médecin. Si ce dernier explique que la diarrhée a régressé après l’arrêt de l’IPP, ce signalement-là nous intéresse. Les pharmaciens peuvent également aider les patients qui ont été hospitalisés et ont eu des effets indésirables graves qui ne nous ont pas été déclarés par le médecin. Ils peuvent alors le faire eux-mêmes à l’aide du compte-rendu hospitalier. Nous les invitons aussi à déclarer des effets liés à des vaccins ou des antibiotiques qu’ils ont eux-mêmes prescrits dans le cadre de leurs nouvelles missions. Idem pour une erreur récurrente de prescription ou de délivrance en lien avec des conditionnements trop ressemblants, avec des galéniques différentes et dont le signalement nous permet de remonter le problème à l’ANSM qui peut éventuellement obliger le laboratoire à opérer des modifications. Enfin, il ne faut pas que les pharmaciens hésitent à nous appeler lorsqu’ils rencontrent un problème d’interactions complexes.
