N°1375
Décembre 2025

Apothicaire sous-marin

Encore largement méconnue, la gigantesque biodiversité océanique offre un terrain d’exploration infini à la recherche thérapeutique qui commence tout juste à l’exploiter.

© adobestock_ Andrii_Gatchenko
par Benoît Thelliez
Le 01 août 2025
  • 🇫🇷 France

    Ver oxygéné

    Fondée en 2007 à Morlaix (Finistère), la biotech Hemarina s’est spécialisée dans le développement de produits basés sur une technologie de transport d’oxygène (M101) reposant sur les propriétés de l’hémoglobine du ver marin arénicole. Elle est 250 fois plus petite qu’un globule rouge humain mais 40 fois plus oxygénante. Son caractère extracellulaire, qui lui offre une compatibilité universelle avec tous les groupes sanguins, sa viabilité sur une large plage de températures (de 4 à 37° C) et la possibilité de la lyophiliser sans risque, confèrent à cette hémoglobine unique au monde un intérêt majeur pour la médecine, s’agissant notamment de toutes les pathologies ischémiques. Un additif aux solutions de préservation hypothermique de greffons (HEMO2life) est ainsi en cours de marquage CE et d’autres produits sont également en développement : un transporteur d’oxygène universel, un activateur de croissance cellulaire ou encore un hydrogel oxygénant. Ce dernier, dont le principe repose sur la capacité de M101 à fixer l’oxygène issu de l’air puis de le libérer vers la plaie de manière passive a récemment été utilisé avec succès pour traiter un patient brûlé sur 85 % de la surface de son corps et présentant des lésions de second et troisième degré (Plastic & Reconstructive Surgery-Global Open, juillet 2025).

  • 🇫🇷 France

    Venins antalgiques

    Au sein de la famille pléthorique des gastéropodes marins, certains chassent des poissons en utilisant une technique de harponnage suivie d’une électrocution chimique. L’étude des venins de ces « cônes marins » a débuté dans les années 1950-1960 et abouti à l’identification et à la synthèse d’une conotoxine aux puissants effets antalgiques dont l’AMM en France date de 2005. Cette molécule, le ziconotide, est indiquée dans la prise en charge par voie intrathécale des douleurs chroniques intenses de l’adulte et réfractaires aux opioïdes. Si les scientifiques tentent désormais de développer un composé du ziconotide passant la barrière hémato-encéphalique afin d’éviter la lourdeur de l’administration intrarachidienne, les venins de ces cônes n’ont pas encore révélé tous leurs secrets. Dans Douleur et Analgésie de décembre 2019, une équipe de chercheurs de Strasbourg et Montpellier (CNRS et Euridol) rappelle qu’il semblerait « que chaque espèce de cône soit capable de produire des venins contenant des cocktails de conotoxines différents, selon que l’animal cherche à se nourrir ou à se défendre ». Cette manne potentielle n’a pour l’instant quasiment pas été explorée. Toutefois, les auteurs estiment qu’elle constitue « une richesse incroyable pour l’étude des cibles moléculaires impliquées dans la nociception et le développement de nouveaux traitements contre la douleur, mais également d’autres pathologies ».

  • 🇫🇷 France

    Une éponge contre Alzheimer et Down

    La plupart des troubles cognitifs associés à la trisomie 21 (T21) et à la maladie d’Alzheimer (MA) sont liés à la surexpression ou à l’activation protéolytique de la kinase DYRK1A, une enzyme codée par le gène éponyme qui intervient dans la régulation de l’activité des cellules. En partant de la leucettamine B, une substance naturelle issue d’une éponge marine calcaire, Leucetta microraphis, la biotech bretonne Perha Pharmaceuticals (filiale du laboratoire ManRos Therapeutics) a développé une famille d’inhibiteurs sélectifs de DYRK1A appelés leucettinibs. Son candidat-médicament Leucettinib-21, dont la galénique prend la forme de comprimés orodispersibles, a d’ores et déjà démontré un potentiel important de correction des déficiences cognitives (mémoire, apprentissage, localisation spatiale) dans les modèles animaux de T21 et MA. Il est entré depuis le début 2024 en essai clinique de phase 1 pour être testé sur 120 adultes (96 volontaires sains, 12 patients T21 et 12 MA). Si tout se déroule bien, la phase 2 pourra débuter dans deux ou trois ans et, dans l’hypothèse d’une issue positive, un groupe capable de financer les coûts énormes d’une phase 3 prendra le relais. Pour l’heure, Perha Pharmaceuticals envisage également d’étudier les effets positifs de l’inhibition de l’activité excédentaire de DYRK1A dans d’autres indications thérapeutiques telles que le diabète, le glioblastome, la maladie de Parkinson et l’infarctus du myocarde.

  • 🇫🇷 France

    Découverte étoilée

    Menée au sein du CNRS par le docteur Laurent Meijer, la recherche ayant abouti à la caractérisation de la roscovitine, un inhibiteur sélectif de certaines kinases, est issue de l’étude des propriétés d’une substance naturelle trouvée dans les ovocytes d’une étoile de mer glaciaire, Marthasterias glacialis. Brevetée par le laboratoire français ManRos Therapeutics fondé par le même Laurent Meijer, la roscovitine tire son nom de la ville bretonne de Roscoff où est basée l’entreprise. Depuis sa découverte en 1995, elle est l’un des inhibiteurs de CDK (une famille de kinases qui jouent un rôle essentiel dans le contrôle du cycle cellulaire) les plus couramment utilisés en recherche fondamentale et appliquée. Elle a ainsi été impliquée dans de très nombreuses études relatives au traitement de différents cancers, de la polyarthrite rhumatoïde, de la maladie de Cushing ou encore d’infections opportunistes de la mucoviscidose. Aujourd’hui, plusieurs analogues et dérivés de la roscovitine entrent dans le cadre des programmes de recherche liés aux pertes auditives. Baptisées triskellines (encore un clin d’œil à la Bretagne), ces molécules s’avèrent être des antagonistes puissants et hautement sélectifs d’un GPCR (récepteur transmembranaire) spécifique et auraient ainsi la capacité de protéger les cellules ciliées de l’oreille interne contre les agents ototoxiques. Un candidat-médicament devrait entrer en phase préclinique sous peu.

  • 🇺🇸 États-Unis

    Tunique anti-Covid

    Entreprise espagnole pionnière dans la recherche de molécules à potentiel thérapeutique au fond des océans, PharmaMar a organisé plus de 200 expéditions à travers le monde. Elle a déjà mis sur le marché trois molécules antitumorales, toutes issues des tuniciers, des animaux marins à corps mous protégés par un revêtement épais, la tunique. L’une d’entre elles est commercialisée en Australie depuis 2018 sous le nom d’Aplidin pour le traitement du myélome multiple récidivant et réfractaire. Son principe actif, la plitidepsine, appartient à la famille des depsipeptides cycliques connus pour présenter des activités antitumorales, antivirales et immunosuppressives. Mais dans un article publié le 25 janvier 2021 dans la revue Science, des scientifiques de l’Université de San Francisco et de la Icahn School of Medicine du Mont Sinaï (New York) ont révélé une nouvelle propriété de la plitidepsine. Ils ont ainsi démontré qu’elle possédait une puissante efficacité préclinique contre le SARS-CoV-2 en inhibant la protéine-hôte humaine eEF1a1 qui présente des interactions potentielles avec plusieurs protéines de coronavirus. Ce mécanisme devrait permettre de bloquer la réplication du virus et de l’empêcher de muter quand il contamine l’organisme humain.

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