N°1368
Mars 2025

Un remède trop épicé

Le safran comme solution magique au TDAH ? Les belles promesses prospèrent sur fond d’approximation scientifique et d’accès difficile au parcours de soins.

Le-Pharmacien-de-France
L’Iran produit 95 % des volumes de safran commercialisés annuellement dans le monde. C’est aussi le pays dans lequel se situe la clinique ayant publié la plupart des études explorant les liens entre cette épice et le TDAH.
© adobestock_petiast
par Benoît Thelliez et Alexandra Chopard
Le 19 mars 2025

Ce n’est pas la première fois que cela arrive, et certainement pas la dernière non plus. Depuis quelque temps, émergent sur les réseaux sociaux des publicités vantant les bienfaits de compléments alimentaires à base de safran qui auraient une action « incroyable » sur les symptômes du trouble de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Il s’agirait de « solutions naturelles, efficaces et sans effets secondaires » susceptibles de « changer la vie des parents et enfants » concernés car elles seraient « aussi efficaces que le méthylphénidate », la molécule de référence. Rien que ça !

Absence de preuve

Sébastien Weibel, psychiatre et chercheur aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg et coauteur du « Manuel de l’hyperactivité et du déficit de l’attention », a examiné l’étude principale sur laquelle semble reposer les argumentaires marketing décrivant l’intérêt du safran dans le TDAH (voir encadré ci-dessous). Il s’agit d’une « étude iranienne réalisée en 2019 sur 54 enfants, qui montre une absence de différence de résultat entre ceux traités par méthylphénidate et ceux par safran ». Sa lecture critique relève qu’« outre sa courte durée – six semaines –, l’échantillon de petite taille et l’utilisation de posologies faibles, l’étude semble discutable sur le plan méthodologique ». Le ton dithyrambique des témoignages relayés par des publicités Facebook n’a pas de prise sur l’analyse du Pr Olivier Bonnot, pédopsychiatre, chef de service au CHU de Nantes et coauteur de l’ouvrage « Et si c’était un TDAH ? ». Il rappelle qu’« il a été indiqué dans les recommandations et dans l’argumentaire de la HAS relatifs au TDAH qu’il n’y a pas de preuve d’efficacité du safran et que ce n’est par conséquent pas un traitement reconnu ».

Tout bénéf

Mais alors, peut-on dire, comme le fondateur d’une des deux ­start-up présentes sur le créneau, qu’en achetant son produit les familles n’ont « rien à perdre, tout à gagner » ? Non. D’abord parce que cela a un coût non négligeable : 21 euros les 42 jours de traitement pour l’un, 32,90 euros les 45 jours pour l’autre. Ensuite parce que l’origine naturelle d’un produit n’a jamais été un gage de sécurité. « Il y a une tendance forte à rechercher des solutions « naturelles », d’autant plus quand il s’agit de soigner son enfant, analyse le Dr Weibel. Mais l’on sait bien qu’un tel produit n’est pas forcément meilleur ou même inoffensif. » Une notion « pas toujours simple à faire comprendre, indique le psychiatre, d’autant plus que les familles sont dans un contexte de crainte vis-à-vis des médicaments, sensibilisés par le discours de certaines obédiences en psychiatrie qui sont contre les psychotropes pour les enfants. »

Addiction en question

En effet, la réputation du méthylphénidate est presque sulfureuse aux yeux du grand public comme de certains prescripteurs mais aussi de pharmaciens, peu formés. Classées dans les stupéfiants, les spécialités Concerta, Quasym, Medikinet ou Ritaline ne sont pas des amphétamines. Et contrairement à une autre idée reçue tenace, elles n’entraînent pas de dépendance. Au contraire, elles les limitent : comme les données de surveillance en attestent, la mise sous traitement des personnes diagnostiquées TDAH diminue leur risque de conduites addictives, ces dernières étant inhérentes au trouble hyperactif.

Concurrence déloyale

Les visites à l’officine peuvent aussi avoir un impact sur le ressenti du public. « Nous avons des retours, via les associations de patients, de familles qui ont été convaincues par le médecin mais qui se posent des questions au moment de la délivrance, rapporte le Pr Bonnot. Celle-ci étant plus encadrée qu’une dispensation d’un produit appartenant aux autres listes, cela peut aviver leur inquiétude et leur donner des remords. » Et si, sur le comptoir, se trouvent des compléments alimentaires se revendiquant « efficaces et sans effets indésirables », ces derniers tendent alors leurs bras faussement rassurants aux parents inquiets. Une perte de chance inacceptable.

Ordre et méthode

On peut aussi imaginer que « des parents donnent [les produits à base de safran] en l’absence de tout diagnostic posé par un professionnel de santé qualifié, s’inquiète le Pr Bonnot. Ce serait également une très mauvaise idée ! » En effet, d’autres problématiques (apnées du sommeil, problèmes thyroïdiens, troubles anxieux…) peuvent provoquer des symptômes qui miment ceux du TDAH. Or, ce trouble a la particularité d’être mis en évidence par élimination, lorsque toutes les autres hypothèses sont réfutées. Si elle peut s’appuyer sur les conclusions de tests effectués par un neuropsychologue, la démarche de diagnostic différentiel doit obligatoirement être menée par un médecin. Pour cela, encore faut-il que les familles parviennent à décrocher des rendez-vous auprès de spécialistes formés, et ce, dans des délais raisonnables. « La multiplication des propositions alternatives est en quelque sorte la résultante des grandes difficultés du système de santé en général, de la psychiatrie en particulier et plus encore de la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent qui laisse sur le carreau un certain nombre de parents », regrette le Pr Bonnot. La vigilance est donc de mise pour éviter aux familles en difficulté, vulnérables, de se perdre dans des promesses marketing fumeuses.

Les études au peigne fin

L’efficacité du safran sur les symptômes du TDAH serait démontrée par des études scientifiques. Elles sont au nombre de cinq, dont une seule teste chez des patients cette épice isolément, sans l’associer au méthylphénidate. Un bien maigre corpus, donc. Son analyse critique, menée par exemple par Sébastien Henrard, psychologue spécialisé en neuropsychologie clinique et coauteur de « Évaluer le TDAH chez l’enfant et l’adolescent », relève des biais importants : absence de groupe placebo, petits échantillons, risque de conflits d’intérêts… Pour toutes ces raisons, les résultats de ces études ne sont pas généralisables. De plus, ces travaux n’explorent pas les potentiels effets indésirables du safran, un aspect pourtant indispensable si l’on souhaite recommander le recours à cette épice dans un complément alimentaire. Cela dit, la conclusion de certaines de ces publications est que le safran pourrait potentialiser l’effet du méthylphénidate. L’hypothèse mériterait d’être testée, à condition que cela se fasse dans un cadre respectueux des standards de la recherche clinique.

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