Vous avez mobilisé les officinaux en brandissant le terme de « trahison ». Pourquoi ?
Parce que la réaction du gouvernement à l’avis du comité d’alerte de l’Ondam du 18 juin s’est traduite par une trahison. D’une part, il a remis en cause de manière unilatérale les conventions signées avec les kinés, les médecins et les dentistes. D’autre part, il infléchit fortement la trajectoire économique du réseau officinal, pourtant inscrite dans notre convention et qui en constitue le point le plus important. Et ce, sans aucune compensation. Il s’agit d’une remise en question totale de l’équilibre de notre modèle. Il faut bien comprendre que le contrat conventionnel est passé entre les professionnels libéraux que nous sommes et l’Assurance maladie qui agit pour le compte de la puissance publique. Il est publié au Journal officiel et a force de loi. Le gouvernement s’est servi d’un texte ayant une portée législative supérieure, la loi de financement de la Sécurité sociale, pour dire : « Vous avez certes signé une convention, mais nous la déchirons. » C’est bel et bien une trahison.
Y a-t-il unanimité au sein du gouvernement ?
Apporter le meilleur niveau de qualité et d’accès aux soins à nos concitoyens sont des valeurs assurément portées par le ministère de la Santé. À Bercy, Véronique Louwagie, la ministre déléguée chargée du Commerce, de l’Artisanat, des PME et de l’Économie sociale et solidaire partage également cette vision. Le problème est que, dans la même maison, Amélie de Montchalin a un tout autre ordre de mission. La ministre en charge des Comptes publics doit répondre à une orthodoxie budgétaire et mettre en œuvre les priorités données par le président de la République et le Premier ministre, soit une augmentation du budget de la Défense et une réduction de la dette publique. Dans ce contexte, sa conclusion est qu’il faut réduire les coûts de la santé en rognant sur les dépenses liées aux hôpitaux, aux médecins libéraux, aux pharmaciens et en faisant payer plus les patients. Quant au ministère de l’Industrie qui doit composer avec des enjeux de souveraineté industrielle, il s’appuie largement sur le « rapport Borne », qui est en fait le rapport du Leem. En résumé, il affirme que la distribution des médicaments est un gouffre financier qu’il faut combler en supprimant le deuxième tour des grossistes, en éliminant les groupements de pharmaciens et en diminuant la marge des officinaux. En vingt ans de combat syndical, c’est la première fois que je vois Matignon arbitrer en défaveur du ministère de la Santé. Il s’agit donc fondamentalement ici d’un choix de société qui est en train de s’opérer.
Quelles seront les conséquences pour le réseau de cet abaissement du plafond des remises ?
Ces mesures s’apparentent à une pluie sur un sol déjà inondé. De très nombreuses officines sont fragilisées et les fermetures se multiplient depuis des années. Partant de là, toute nouvelle mesure négative amplifie le phénomène. Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les confrères qui ont 70 ans, qui maintiennent leur officine dans leur village car ils ont toujours l’espoir d’une reprise et ne veulent pas abandonner la population.
« Ces mesures s’apparentent
à une pluie sur un sol
déjà inondé. »
Le coup que nous porte le gouvernement va assurément les faire basculer : ils vont fermer. De manière générale, le marché de la transaction va se contracter. Sans parler des pharmaciens qui sont en redressement judiciaire ou en procédure de sauvegarde. Que va penser l’administrateur judiciaire dans ce contexte ? Quant aux embauches, il n’est pas besoin d’être devin pour savoir qu’elles seront fortement réduites et que les CFA seront vides l’an prochain. C’est une catastrophe.
Quel serait le niveau acceptable de la contribution des pharmaciens à l’effort imposé ?
Pour la Fédération, l’idée était de trouver un système qui aurait permis d’être, dans un premier temps, à l’équilibre puis, avec le développement du marché des biosimilaires, de passer dans le positif. Cela correspond à la proposition que nous avons faite d’un plafond de remises applicable au 1er octobre de 34 % sur les génériques et les hybrides, de 15 % sur les biosimilaires et l’abandon pur et simple du tout à 20 % en 2027. Ce Plan pharmacie était assorti de l’ouverture d’un chantier conventionnel à l’automne qui aurait notamment planché sur le transfert des remises vers des honoraires. Nous aurions ainsi pu contribuer à l’effort demandé sans nous mettre dans le rouge car nous avons bien compris la stratégie de l’État : donner plus de marge aux industriels afin de pouvoir les ponctionner davantage dans le prochain PLFSS. Mais ce plan a été rejeté, à la fois par nos partenaires et le ministère de la Santé. Rien ne dit d’ailleurs que notre assemblée générale l’aurait ratifié. Je rappelle que je ne suis que l’exécutant des décisions démocratiquement votées par mes instances et que je suis mandaté pour négocier des accords gagnants pour les pharmaciens. Notre organisation n’a jamais signé ou approuvé un texte économiquement perdant pour le réseau.
Quel regard portez-vous sur le plan d’austérité budgétaire annoncé par le Premier ministre ?
Contrairement à ce qui a été présenté, je doute fortement de son équité. Je suis néanmoins favorable au principe de responsabilisation et à la plupart des mesures d’économies évoquées dans ce plan, dont beaucoup étaient proposées dans le rapport du Haut Conseil pour l’avenir de l’Assurance maladie (HCAAM). De nombreuses pistes sont à explorer, comme celle de la réforme de la double gouvernance ville/hôpital avec l’idée de ne conserver qu’un seul pilote dans l’avion, le directeur général de l’Assurance maladie.
« Beaucoup d’officinaux
sont clairement désespérés. »
Globalement, nous avons donc un rapport du HCAAM de 800 pages, résultat de deux mois et demi de travail acharné et assorti de nombreuses conclusions très intéressantes. En parallèle, la Cour des comptes a produit un rapport de 200 pages sur l’état de l’Assurance maladie présentant une trentaine de mesures pour réformer efficacement cette institution. De son côté, la Cnam a sorti son opus annuel, « Charges et Produits », fruit de six mois de travail pour agréger des millions de données et proposer 60 mesures destinées à faire des économies dans le respect des équilibres financiers. Ce ne sont donc pas les pistes de réflexion et les solutions à mettre en œuvre qui manquent, notamment celles centrées sur la prévention, la pertinence des prescriptions, l’entrée et la sortie de l’ALD, la lutte contre les fraudes, la mise en place d’un bonus/malus pour les entreprises en fonction du taux d’arrêts maladie de leurs salariés. Au lieu de s’en tenir à ce corpus extrêmement fourni et axé sur la responsabilité individuelle et collective, le Premier ministre a tenu à ajouter une idée géniale : le doublement de la franchise et sa perception directement au comptoir ! Une idée pourtant déjà rejetée avec force par tous les experts. C’est tout simplement effarant…
Quelles sont les issues possibles à cette crise ?
La première voie de sortie correspondait au Plan pharmacie proposé par le conseil d’administration de la FSPF dont l’objectif était de maintenir la voilure de la pharmacie le temps de mettre en place une réforme structurelle du mode de rémunération. Il a été rejeté par toutes les parties, peut-être parce que chacun préfère se concentrer sur son propre intérêt, qu’il s’agisse du gouvernement, des industriels ou de certains pharmaciens. Si je fais une analogie, nous étions alors en plein procès, à tout faire pour que cela n’arrive pas, pour ne pas être condamné par le juge, incarné dans notre cas par le Premier ministre. Cette bataille étant perdue, nous entrons désormais dans une stratégie de révision du procès avec l’idée de remplacer le juge par un autre qui serait susceptible de réinstruire la procédure. J’aurais personnellement préféré ne pas être condamné en première instance et jouir de mon entière liberté pour préparer sereinement un éventuel procès en appel. Cela aurait été bien plus simple que la situation dans laquelle nous nous trouvons désormais, à savoir la recherche de toutes les voies possibles permettant la révision d’une décision ayant force de loi.
Quel est l’état d’esprit de la profession ?
Il est clairement partagé. Une moitié des pharmaciens est dans une forme d’acceptation et se dit qu’il faut avancer avec les cartes que l’on nous donne. L’autre moitié est absolument déterminée à aller jusqu’au bout sans céder un pouce de terrain, notamment parce que parmi les officinaux qui en font partie, beaucoup sont clairement désespérés. Je le constate tous les jours en lisant les messages que je reçois et tous ceux qui sont postés sur les réseaux sociaux. Je respecte ces visions divergentes car elles sont toutes deux légitimes. Pour l’heure, puisque c’est désormais la guerre, je me prépare à monter au front.
