Manifestation, pétition, grève des gardes et du tiers payant conventionnel en cas de réquisition, pétition, rencontres avec les parlementaires et élus locaux, courriers aux institutions… rien n’y a fait ou presque. Le 18 juin, le comité d’alerte sur l’évolution des dépenses d’Assurance maladie sonnait le tocsin. « Il y a un risque sérieux que les dépenses d’Assurance maladie dépassent l’Ondam fixé par la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) pour 2025 [auquel a été intégré le dérapage de l’année précédente, NDLR] avec une ampleur supérieure au seuil limite de 0,5 %, soit 1,3 milliard d’euros », expliquait la ministre de la Santé, Catherine Vautrin, lors de son audition par la commission des Affaires sociales du Sénat le 25 juin dernier. Réaction du gouvernement : « Une fois l’alerte déclenchée, nous avons quatre semaines pour faire des propositions de redressement. Nous avons fait le choix de répondre immédiatement. » Effectivement, dès le lendemain, les trois professions de santé dont les négociations conventionnelles avaient abouti à des revalorisations à compter du 1er juillet 2025 – masseurs-kinésithérapeutes, médecins spécialistes et dentistes – ont été informées d’un report automatique au 1er janvier suivant.
Propositions insultantes
Dans la foulée, la réunion de concertation sur les remises génériques, biosimilaires et hybrides du 20 juin n’a été que déception pour les pharmaciens. Après dix années d’aléas autour de la substitution biosimilaire, celle-ci avait enfin franchi tous les obstacles au déploiement de ce marché. Il ne restait qu’à fixer le plafond des remises de ces médicaments (ainsi que des hybrides) pour que le dispositif soit complet. Hélas, non seulement le plafond imaginé par le gouvernement est en-deçà des attentes de la profession (15 %), mais ce dernier revoit à la baisse celui des remises génériques, en le passant de 40 % à 20-25 %, et fixe le plafond des remises hybrides au même niveau. « Des propositions insultantes » pour Philippe Besset, président de la FSPF.
« Nous avons opté
pour mettre la pression
sur les ARS en évitant
autant que possible l’impact
sur les patients. »Marc-Antoine Dubois, coprésident
du syndicat des pharmaciens
de la Seine-Maritime
De manière naturelle, les professionnels de santé en colère s’allient face à ce qu’ils considèrent comme une « trahison du pacte conventionnel ». Le 1er juillet, ils sont 5 000 à défiler dans les rues, dont près de 3 000 à Paris. Les parlementaires sont invités à venir les rencontrer, ce que font une vingtaine de députés et quelques sénateurs. À l’issue, les représentants sont reçus au ministère de la Santé. Seule promesse du ministre chargé de la Santé et de l’Accès aux soins, Yannick Neuder : l’arrêté encadrant le plafond des remises génériques à 40 %, est effectivement prolongé d’un mois, le temps de la concertation, jusqu’au 1er août.
Initiatives locales
Dès lors, la mobilisation s’accentue. Elle est assidûment suivie dans les territoires qui n’hésitent pas à prendre des initiatives locales. Ainsi, en Seine-Maritime, la grève des gardes a été lancée quelques jours avant le mot d’ordre national, prenant de court l’agence régionale de santé (ARS) et la préfecture. « Dans notre département, nous avons opté pour mettre la pression sur les ARS en évitant autant que possible l’impact sur les patients. Depuis, des procédures ont été mises en place pour faire face à la grève des gardes, c’est pourquoi nous réfléchissons à des actions surprises. D’autant que nous sommes désormais en capacité de réagir très vite, et les confrères sont demandeurs », témoigne Marc-Antoine Dubois, coprésident du syndicat des pharmaciens de la Seine-Maritime. Les non-grévistes se font rares dans tous les départements. En Ille-et-Vilaine par exemple, 86 % des pharmaciens sont déclarés grévistes et l’arrêt du tiers payant conventionnel pendant les réquisitions est bien accepté, constate Marie-Christine Le Quellec, coprésidente du syndicat départemental : « Nous expliquons le principe aux patients avant qu’ils ne viennent à la pharmacie, ils comprennent, nous soutiennent et s’adaptent. » Les deux organisations professionnelles ont multiplié les courriers et les rencontres avec les élus de leurs territoires et se félicitent de retours plutôt favorables. « Beaucoup appuient notre mouvement, mais nous sommes systématiquement déçus par les réponses de la majorité présidentielle », confie Marc-Antoine Dubois.
Coup de grâce
Une chose est sûre, les pharmaciens de terrain sont « très remontés et motivés », assure Julien Delage, coprésident du syndicat de la Vienne : « Nous étions une douzaine à venir manifester à Paris le 1er juillet, nous avons joué le jeu du festival des cannes où nous étions environ 80 avec les kinés le 10 juillet devant la CPAM. Nous avons envoyé des courriers de notre cru aux élus, ainsi qu’aux Ehpad avec l’ARS en copie pour évoquer la grève de la préparation des piluliers. Dès réception, trois personnes de l’ARS nous appelaient… » Toutes ces initiatives ont permis d’accompagner les discussions des représentants de la profession. Nul doute qu’elles ont pesé sur l’arbitrage du Premier ministre le 16 juillet dernier – soit le lendemain de l’annonce de son plan de redressement budgétaire qui compte notamment sur 5,5 milliards d’euros d’économies en santé –, légèrement moins défavorable à la profession : un plafond des remises génériques et hybrides à 30 %, celui des remises biosimilaires toujours à 15 % et l’objectif d’aligner tous ces taux à 20 % en 2027. Mais l’insuffisance de cette réévaluation ne fait qu’attiser la colère. Pour le réseau, la perte est évaluée à 250 millions d’euros sur le générique, non compensée par les biosimilaires dont la distribution est très inégalement répartie. « Ces mesures mettent à mal le maillage officinal puisque ce sont 3 000 pharmacies qui risquent de disparaître quand 20 000 à 30 000 emplois sont menacés », déplore Christelle Quermel, trésorière de la FSPF et présidente du syndicat des pharmaciens de l’Hérault. Les officines les plus fragiles paieront le plus lourd tribut, se désole pour sa part Philippe Besset. « C’est le coup de grâce [alors même que] nous essayons de soutenir et de mettre en place avec l’Assurance maladie des systèmes pour donner un nouvel élan à ces pharmacies en difficulté. » En outre, l’apparition de cet objectif d’un taux unifié à 20 % en 2027 est jugé particulièrement mortifère. Pour les représentants des groupements, c’est même un casus belli.
Troisième voie
Sept jours plus tard, le ministère de la Santé convoque tour à tour les syndicats de pharmaciens. Catherine Vautrin et Yannick Neuder sont mandatés pour proposer des plafonds de 33 % (génériques et hybrides) et de 15 % (biosimilaires), toujours assortis d’un objectif de taux unique à 20 % en 2027, en échange de l’arrêt immédiat de la mobilisation. Consultés dès le lendemain, les conseils d’administration refusent en bloc. Voyant l’échéance du 1er août arriver et rappelant qu’il ne s’agit pas d’une négociation nécessitant la signature de chacun, mais d’une concertation du gouvernement qui a tout pouvoir pour fixer ces plafonds, le président de la FSPF propose une troisième voie pour limiter la casse des petites officines : des plafonds à 34/15, la suppression de l’objectif à 20 % en 2027 et le lancement d’une étude de faisabilité pour réintégrer une partie des remises sous forme de rémunération conventionnelle. « Il y a eu un gros débat qui a abouti à une courte majorité du CA favorable à l’envoi de cette contre-proposition à nos partenaires et au ministère de la Santé », indique Philippe Besset.
« Nous entrons en guerre
contre le gouvernement. »Philippe Besset,
président de la FSPF
Mais l’idée a été unanimement rejetée, écartant de fait un vote en assemblée générale. « Pour le gouvernement c’était trop, pour les autres acteurs de la profession ce n’était pas assez. L’Uspo, Federgy et l’UDGPO m’ont dit qu’ils ne voulaient pas de la politique du moins pire. Ils préfèrent donc la politique du pire qui consiste à aller dans le mur en espérant que cela renforcera la mobilisation. »
En guerre
Face à la floppée de messages peu amènes sur les réseaux sociaux, preuve que sa démarche a été largement incomprise, Philippe Besset a désamorcé la situation à travers un webinaire ouvert à tous, la veille de l’assemblée générale de la FSPF réunie pour décider du nouveau plan d’action. Car les pharmaciens n’ont d’autre choix que de « vivre avec » le nouvel arrêté qui fixe les taux arbitrés par Matignon à 30/15, avec le point de convergence à 20 % en 2027. « Une catastrophe, analyse Philippe Besset. Il ne reste plus qu’une chose à faire : changer le plus rapidement possible de Premier ministre pour pouvoir repartir avec une nouvelle politique. Nous étions jusque-là dans une forme de sprint, nous entrons désormais dans ce qui s’apparente à un marathon. Il faut donc se préserver pour avoir la capacité de mener les actions les plus fortes au bon moment. » Le point d’orgue est attendu avec la fermeture totale des officines le jeudi 18 septembre, suivie, à compter du 27 septembre, de la fermeture tous les samedis. Les syndicats départementaux préviennent que l’appel du 18 septembre sera massivement suivi. « Sur la centaine de pharmacies à qui j’ai envoyé la question, j’ai reçu 52 réponses, toutes positives », souligne Marc-Antoine Dubois. Une participation d’autant plus massive que pour 30 % des officines, c’est une question de survie, rappelle Christelle Quermel. « Cette mesure, c’est la mort du réseau officinal dans les campagnes. Partout où il ne reste plus qu’une pharmacie, il n’y en aura bientôt plus aucune. » Une situation contre laquelle la profession est prête à se battre jusqu’au bout. « Après la main tendue, place au combat frontal, lâche Philippe Besset. Nous entrons en guerre contre le gouvernement. »
