N°1375
Décembre 2025

Le point de rupture

Soulagement dans les rangs officinaux qui, arrivés au point de rupture, tournent finalement la page de la politique à la Bayrou sans discussion possible. La menace de fermeture qui pesait sur des milliers d’officines et leur équipe recule. Place à trois mois de travail avec les services de l’État pour revoir le mode de rémunération.

© adobestock_Killykoon
par Mélanie Mazière
Le 26 septembre 2025

Trois mois de colère ! De discussions, de négociations, de manifestations, de grève des gardes, d’appels aux parlementaires, de pétition… La mobilisation sans relâche des pharmaciens a fini par porter ses fruits le 24 septembre. Dans la soirée, Sébastien Lecornu, Premier ministre nommé le 8 septembre dernier dans la foulée de la démission de François Bayrou, a annoncé la signature d’un accord comprenant la suspension de l’arrêté abaissant le plafond des remises génériques.
Petit retour en arrière. Tout commence par la parution d’un arrêté, le 14 mai 2025, abrogeant le texte en application depuis 2014 qui fixe le niveau maximum des remises génériques à 40 %. S’il conserve ce plafond, ses dispositions ne s’appliquent que jusqu’au 1er juillet suivant. De premières craintes se font jour alors que Bercy ne cache pas son désir de revoir à la baisse le plafond des remises génériques à l’occasion de la fixation attendue de celui des remises hybrides et biosimilaires. C’est le 20 juin, lors de la réunion de concertation sur le sujet avec le Comité économique des produits de santé (CEPS), que les pharmaciens découvrent à quelle sauce le gouvernement souhaite les manger. Soit deux jours après que le comité d’alerte sur les dépenses d’Assurance maladie ait alarmé d’un risque de dérapage de 1,3 milliard d’euros. Au menu des plafonds de remises : 20-25 % sur les génériques et hybrides, 15 % sur les biosimilaires.

« La FSPF n’acceptera,
ni aujourd’hui ni dans trois mois,
des mesures qui remettraient
en cause la pérennité des pharmacies. »

Philippe Besset, président de la FSPF

S’ensuivent la manifestation du 1er juillet, la multiplication des rencontres avec les parlementaires et les services de l’État, et les rendez-vous au ministère de la Santé qui ne semble alors plus avoir l’oreille du Premier ministre de l’époque, contrairement au ministère des Finances. François Bayrou reste intraitable. Le 6 août paraît l’arrêté honni, signé deux jours plus tôt, qui fixe les plafonds de remises à 30 % pour les génériques et les hybrides, et à 15 % pour les biosimilaires. Ces taux, applicables dès le 1er septembre 2025, doivent progressivement évoluer : 25 % pour les génériques et les hybrides et 17,5 % pour les biosimilaires au 1er janvier 2026 ; puis une unification à 20 % au 1er janvier 2027. Cette première bataille est perdue mais les pharmaciens ne désarment pas.

Succès de la mobilisation

Pour Philippe Besset, président de la FSPF, trois voies restent envisageables : un changement de Premier ministre qu’il appelle de ses vœux, en espérant que le nouveau soit ouvert à la discussion ; la mobilisation des parlementaires pour qu’ils fassent tomber l’arrêté du 4 août pendant l’examen du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) qui s’ouvre le 1er octobre prochain ; et l’attaque de l’arrêté en justice. Il est exaucé. Non seulement l’ensemble de l’arc républicain, tant à l’Assemblée nationale qu’au Sénat, soutient la suppression dudit texte, mais le vote de confiance présenté par Bayrou le 7 septembre entraîne sa démission dès le lendemain. Le champ des possibles s’élargit. Alors que les soutiens politiques se multiplient en faveur des pharmaciens, la mobilisation du 18 septembre remporte un très large succès. Près de 98 % des officines baissent le rideau, environ 30 000 pharmaciens, étudiants et préparateurs défilent dans les rues de 80 villes françaises. L’opinion publique est acquise. Ce même jour, une réunion est programmée avec le CEPS pour fixer des baisses de prix. « Une provocation ! », accuse Philippe Besset, pour qui ce choix de date ne peut être un hasard. Après discussion, les baisses de prix ont été minorées de 15 % mais restent massives et concernent 52 groupes génériques. Selon les calculs de la FSPF, elles amputent le chiffre d’affaires (HT) de 167 millions d’euros (162 millions d’après le CEPS). La perte annuelle pour le réseau est de 11 millions d’euros sur la marge dégressive lissée (MDL) et de 67 millions sur les remises. Pour Julien Chauvin, président de la commission Études et Stratégie économiques de la FSPF, cette baisse « inacceptable » de 78 millions d’euros devra faire l’objet d’une compensation conventionnelle par l’Assurance maladie sous la forme d’une revalorisation d’honoraires. D’autant, s’agace-t-il, que le CEPS a changé les règles qu’il avait lui-même édictées. En effet, trois groupes génériques – atorvastatine, pantoprazole et rivaroxaban – auraient dû être exclus de la liste puisque leurs prix avaient subi des diminutions dans les deux années précédentes. Pire, le rivaroxaban, pourtant substitué à 92 %, est la seule molécule pour laquelle le CEPS a refusé de minorer de 15 % la décote prévue qui, en conséquence, culmine à 36,9 %.
« C’est la deuxième lame : après la baisse des plafonds de remises, voilà qu’arrive la baisse des prix. Le CEPS enfonce le clou. Pour les pharmacies, c’est la double peine », déplore Philippe Besset au sortir de cette réunion. Rejoignant alors les manifestants massés devant le ministère de la Santé, il annonce qu’il donne une semaine au gouvernement pour répondre à cette journée de mobilisation et à sa demande principale : le retrait de « l’arrêté scélérat ». Sans quoi, la profession est prête à redescendre dans la rue car « il n’est pas question qu’on arrête sans obtenir gain de cause ».

« C’est un accord équilibré,
combinant des réponses immédiates
et des engagements structurants
pour l’avenir des officines. »

Sébastien Lecornu, Premier ministre

Une colère unanimement partagée mais qui dérape chez quelques confrères, prêts à faire la grève de la vaccination Covid alors que la campagne doit démarrer à la mi-octobre en même temps que celle contre la grippe. L’appel au boycott des commandes de vaccins Covid qui circule sur les réseaux sociaux est rejeté conjointement par les deux syndicats représentatifs et l’Ordre des pharmaciens, qui évoquent des « initiatives individuelles risquant de retourner l’opinion publique » en défaveur des pharmaciens. Si Philippe Besset entend le ras-le-bol des professionnels, il juge ce type d’actions « contre-productif ». Un avis partagé par Thierry Hulot, président du Leem. « C’est irresponsable et je ne crois pas une seconde que l’un de mes collègues pharmaciens, qui a prêté le serment de Galien comme moi, entrera dans ce jeu minable. »
L’idée, aussi mauvaise soit-elle, illustre néanmoins le point de non-retour atteint par les officinaux dont le réseau perd déjà 300 pharmacies par an. Selon la FSPF, ce sont 3 000 pharmacies qui risquent de fermer à cause de cet arrêté, principalement en milieu rural et dans les quartiers où elles sont le dernier espace de santé de proximité. Quelque 20 000 à 30 000 postes sont également menacés. Le message est passé, générant des prises de parole hostiles à l’arrêté dans les médias, à l’instar du ministre de l’Intérieur démissionnaire, Bruno Retailleau, de l’ancien président de la République, François Hollande, ou encore du président du Sénat, Gérard Larcher, appelant tous à son annulation.

Changement de méthode

Le mercredi 24 septembre à 18 heures, les syndicats et l’Ordre sont reçus par Sébastien Lecornu. Philippe Besset salue le « changement de méthode » qui aboutit, selon les mots du Premier ministre, à « un accord équilibré combinant réponses immédiates et engagements structurants pour l’avenir des officines ». L’arrêté du 4 août est ainsi partiellement suspendu « pour une durée minimale de trois mois », le plafond de remises génériques repasse donc à 40 %, ce taux est étendu aux remises hybrides, tandis que celui appliqué aux remises biosimilaires reste à 15 %. « Durant cette période, une mission confiée à l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) devra identifier les flux financiers de la distribution du médicament et mesurer les impacts des plafonds de remises sur la rémunération officinale, précise de son côté le président de la FSPF. Cette suspension provisoire est une première victoire car elle ouvre la voie à une réflexion, réclamée depuis plusieurs années, sur la rémunération de la substitution générique et, plus largement, de notre modèle de rémunération. » Le syndicat a d’ailleurs déjà sorti la planche à idées.
Ce n’est pas tout. Philippe Besset se réjouit d’avoir été entendu par le Premier ministre quant à « l’érosion du maillage territorial et la dégradation de l’accès aux soins dans de nombreux territoires ». En réponse, a été pris « un engagement commun pour soutenir l’économie des officines tout en maîtrisant les dépenses de santé », que ce soit par le développement de la substitution générique et biosimilaire ou par un accompagnement prioritaire des « 900 officines en difficulté situées dans les territoires ruraux et dépourvues de médecins généralistes » via des aides financières et le déploiement de « missions de soins de proximité ». En outre, l’expérimentation Osys va être généralisée. « Toutes ces mesures ont fait l’objet d’un engagement écrit du Premier ministre, par le biais d’un protocole d’accord cosigné par les syndicats représentatifs des pharmaciens », précise-t-il.
Ce sont donc trois mois de travail intense qui s’annoncent, en parallèle de l’examen du PLFSS. Pour l’heure, la FSPF appelle les confrères à une pause dans les actions de mobilisation, à savoir la grève des gardes et, en conséquence, celle du tiers payant conventionnel lors des réquisitions, et la présentation de la pétition « Non aux déserts pharmaceutiques » qui compte plus de 2,2 millions de signatures. Pour autant, le syndicat reste vigilant. « C’est un cessez-le-feu, donc je garde l’arme au pied », illustre Philippe Besset, avant de prévenir qu’il « n’acceptera, ni aujourd’hui ni dans trois mois, des mesures qui remettraient en cause la pérennité des pharmacies ».

L’industrie « n’a rien demandé »

Le mot d’ordre est à l’apaisement. Le passage en force de la baisse du plafond des remises génériques a immédiatement été interprété par les pharmaciens comme un cadeau du gouvernement à l’industrie pharmaceutique. Le Leem assure pourtant n’avoir « rien demandé » et ne pas avoir été consulté. « Nous avons découvert ce projet d’arrêté en même temps que les pharmaciens qui, surpris, ont, dans un mouvement de colère, accusé l’industrie pharmaceutique qui n’y est pour rien. Cette politique dresse les acteurs du médicament les uns contre les autres », a déploré son président, Thierry Hulot. De son côté, le Gemme s’est fendu d’un communiqué la veille de la mobilisation du 18 septembre, affirmant qu’il « n’a pas été partie prenante » à la modification des plafonds de remises. À la suite de l’accord du 24 septembre, il appelle désormais à un moratoire sur les baisses de prix.

L’UFML-S dérape

Jérôme Marty ne fait toujours pas dans la demi-mesure. Le président de l’Union française pour une médecine libre-Syndicat (UFML-S) voit dans l’accord signé le 24 septembre entre Matignon et les syndicats de pharmaciens, une façon de « voler des actes aux médecins pour sauver les officines ». Une décision « intolérable » et « minable », prise « sans la présence des représentants des médecins autour de la table de discussion ». Pointant en particulier la possibilité pour le pharmacien de renouveler pendant trois mois des traitements chroniques, le Dr Marty semble ignorer que les officinaux y sont autorisés depuis le 29 novembre 2024. Une mesure, issue de la loi Rist, pour éviter toute interruption de traitement alors que les délais pour obtenir un rendez-vous médical s’allongent.

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